Fort de Médine : la dernière sentinelle rêve d’une médaille

Classé 2ème meilleur guide national au Mali et mandaté « Canne d’argent » pour son expertise, Bréhima Sissoko a la passion de son métier. Il incarne depuis 29 ans la mémoire de la forteresse et aucun détail ne lui échappe sur ce site important du patrimoine.

Bréhima nous accueille en souriant, le téléphone dans la main droite, pantalon noir, chemisette multicolore et sandales chocolat, sous un arbre de la cour et devant la porte de la salle d’orientation du fort de Médine. Ce 26 décembre au matin, nous sommes en sa compagnie sur le site du Fort de Médine, un monument du patrimoine national, situé dans la commune de Hawa Dembaya, à 12 Km de Kayes. Après un briefing, Bréhima Sissoko nous dirige vers le premier édifice construit au Mali par le général Faidherbe en 1863 et entreprend de nous raconter l’histoire de ce site.

Ici fut la capitale du royaume du Khasso, fondé en 1826 par Hawa Demba Diallo. A l’époque, avant l’arrivée des Français et des troupes de Cheick Oumar Tall, et à la demande du roi, la première mosquée fut construite par un marabout mauritanien qui a donné le nom de Médine au village, en référence à la ville sainte du même nom en Arabie Saoudite. Le village était devnu un centre commercial florissant, accueillant quelques missions commerciales françaises et wolofs avant la construction du fort. En 1855, le gouverneur français, le général Louis Faidherbe fait édifier la forteresse dont le premier commandant fut Paul Holle. La construction du fort est un symbole fort : elle marqua le début de l’occupation coloniale du Soudan.

Le complexe qui appartient au patrimoine national possède différentes subdivisions : l’école des otages créée en 1870 et réhabilitée par la coopération française en mars 1997 ; le dispensaire ; la première gare ferroviaire ; le marché des esclaves ; le mess des officiers ; la lingerie ; le magasin de poudre ; la prison. La cour abrite aussi la tombe de Marie Duranton, connue comme la première métisse du Mali, décédée le jour de la libération du fort. C’était la fille de l’administrateur et aventurier français Fernand Duranton et de Sadioba Diallo, la fille de Hawa Demba, le puissant roi du Khasso*.

Le fort surplombe le cours du Sénégal et s’ouvre sur le fleuve par une porte appelée en langue khassonké : « Dadiago », qui signifie « la porte du malheur ». Ce nom sinistre est amplement justifié car si la porte sert au déchargement des bateaux pour le ravitaillement du fort en armes, munitions et vivres, elle est aussi empruntée par les esclaves que les embarcations chargent alors pour un voyage sans retour. « Dadiago » symbolise des familles déchirées, les larmes et la douleur des hommes, des femmes et des enfants séparés à tout jamais.

Un véritable « gardien du temple »

Notre guide est aussi, dans son genre, un témoin de l’histoire. Natif de Sandiambougou dans le cercle de Kita, marié et père de 10 enfants – 4 garçons et 6 filles ! -, Bréhima nous apprend, chemin faisant, qu’il est diplômé de l’École Nationale des Postes et Télécommunications et de l’université de Monrovia au Liberia, où il était parti étudier l’anglais – avec l’objectif d’obtenir un visa pour poursuivre ses études aux USA. Ce projet a été contrarié par la guerre civile qui a éclaté dans le pays. Heureusement, Bréhima Sissoko a réussi à fuir les combats pour se réfugier dans un camp à Lagos, puis en Guinée Conakry. C’est en 1991 qu’il a pu reposer sa valise à Bamako. Il enseigne alors comme contractuel au 1er cycle pendant 7 ans et au second cycle comme professeur d’anglais, d’histoire et géographie, de dessin et de musique. Grâce à ses compétences il est recruté par la Direction régionale de la culture, puis la Mission culturelle de Kayes pour qui il entame sa carrière de guide.

Tout n’a pas été sans heurts pour l’homme qui incarne aujourd’hui la mémoire du fort. En dépit de son âge, Bréhima conserve un souvenir amer du jour où le maire de la commune de Hawa Dembaya (Médine) l’a licencié :  deux habitants « jaloux » l’accusaient d’avoir tenu une réunion politique dans la cour du fort.  Deux ans plus tard, l’édile est revenu sur sa décision en découvrant la vérité sur la cabale. Et en regrettant que tout soit parti de travers au Fort depuis le départ de ce véritable « gardien du temple ».

 Aujourd’hui c’est la volonté de transmettre son savoir à la nouvelle génération qui l’anime. Le guide chevronné a ainsi formé une dizaine de jeunes qui reprendront le flambeau. Entièrement dévoué à sa tâche, Bréhima Sissoko avoue ne s’être véritablement pas soucié d’assurer ses vieux jours. Si bien qu’aujourd’hui, après 29 ans de services rendus à la nation, il ne vit que de l’argent reçu de personnes de bonne volonté qui le gratifient en fonction de leurs moyens. Malgré ces lendemains incertains, il continue d’être présent tous les jours pour accueillir les visiteurs et leur faire partager son savoir encyclopédique sur, non seulement, le fort de Médine mais aussi tous les faits marquants de l’histoire passée et récente de la région : de la première centrale hydroélectrique de Fellou, à la tombe de Mali Sadio à Bafoulabé. Notre guide chevronné caresse cependant un rêve ultime : se voir décernée une médaille de reconnaissance par les autorités de la transition avant son dernier souffle.

Fatoumata Coulibaly

Ce reportage a été publié le 16/01/2022 dans le périodique Le Sursaut

Lieux de mémoire à Kayes

Médine fut fondée vers 1810-1826 par le roi Khassonké Hawa Demba Diallo, baptisé par le marabout maure du nom de Cheick Sidiya Ouled El Kebir Haidara en souvenir Dal Médina (la ville sainte d’Arabie saoudite). Par sa position sur le fleuve Sénégal, le village devient un centre commercial très florissant avec l’essor du commerce transatlantique au 19e siècle. Quelques années après les Français quittent le Sénégal par le fleuve pour le commerce. C’est par cet essor que s’est introduite la colonisation. Boutiques et magasins se multiplient, Médine devenant le rendez-vous des  »traitants » qui achètent la gomme, l’or du Bambouk, le sel du Nord, les céréales des pays voisins, l’ivoire, et les esclaves etc.

Le Fort de Médine est le premier dispositif militaire français, construit en 1855 sur ordre du général Louis Faidherbe, après la signature d’un traité avec le troisième roi khassonké, Douka Samabala Diallo.

Du 20 avril 1856, El Hadj Oumar Tall, chef de la confrérie Tidjaniya venue du Sénégal, met le siège devant Médine pendant 3 mois, du 20 avril au 18 juillet. Il a fallu l’intervention du général Faidherbe, quittant Saint Louis du Sénégal avec un renfort de 500 hommes, pour venir secourir le Fort de Médine. Le Fort était dirigé par le commandant Paul Holle, qui avait pour mission d’assurer la police dans le haut fleuve.

La première école française du Mali est créée le 15 octobre 1870 (elle a été réhabilitée par la coopération française en mars 1997). À l’époque, elle fut appelée successivement l’école régimentaire, l’école des otages, des fils de chefs, etc. Elle reçut des élèves devenus d’illustres personnages, comme Lamine Koura Guèye, ancien Président de l’Assemblée nationale sénégalaise.

En visite, on peut tomber sur la première gare du chemin de fer du Mali, ou sur la première mosquée de Médine, l’œuvre d’un marabout mauritanien, Cheick Ould El Kebir, en 1810.  Ainsi que la fameuse porte appelé « Dadiago » en Soninké, ou porte du non-retour. Par cette porte, des esclaves prenaient le bateau pour un voyage sans retour. On arrive à la tour de guet. Pour la petite histoire, c’est dans cette tour que les Français ont gardé une partie de l’or de la banque de France, pendant la seconde guerre mondiale.

Bintou Coulibaly

Pour en savoir plus :

Lire le passionnant ouvrage de Adame Ba Konaré : « Le griot m’a raconté … Fernand Duranton le prince français du Khasso  (1797 – 1838) », Éditions Présence africaine.

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