Urgence lecture (2) ! Comment sortir de l’ornière ?

La lecture au Mali manque d’un véritable engouement. Pourtant elle est au cerveau ce que représente la nourriture pour le corps : l’énergie pour rester en vie. Les acteurs du monde du livre rivalisent de stratégies visant la promotion de la lecture.

Fin de matinée peu ensoleillée en ce mois de décembre à la Bibliothèque nationale, sise à l’ACI 2000, principal centre d’affaires de Bamako. Les feuilles verdoyantes des arbres bruissent au gré du vent frais qui balaye la capitale malienne depuis quelques jours. Dans la grande salle règne un calme olympien. Assis autour des tables, certains dévorent des livres. Pendant que d’autres vadrouillent entre les rayons en quête d’ouvrages. Le décor, majoritairement masculin, comprend quelques femmes. Au fond, les yeux rivés sur des écrans d’ordinateurs, des chercheurs feuillètent des livres scientifiques ou techniques.

La tête enturbannée dernière son bureau, le bibliothécaire énonce ce qui s’avère être une évidence. « C’est quand il y a des examens ou concours que les gens viennent ici régulièrement », déplore-t-il. Révélatrices de l’état de la lecture dans notre pays, les statistiques de fréquentation sont parlantes : « vendredi, nous avons enregistré 78 lecteurs dont 5 femmes. Trois jours plus tard, lundi, ils étaient au nombre de 66 personnes dont 3 femmes. Les chercheurs y viennent régulièrement pour leurs travaux de recherche», dépeint le bibliothécaire.

Les causes sont multiples, selon le sociologue Bréma Ely Dicko. « Le Mali est une société d’oralité. Les personnes âgées contaient les récits des événements passés à travers contes et légendes. Donc, on apprend aux enfants à écouter plutôt qu’à lire », déduit le chercheur. Si l’on n’apprend pas à écrire et à lire à l’enfance, c’est difficile d’être amoureux de la lecture à l’âge adulte. Une autre cause, analyse-t-il, c’est l’accès difficile à la documentation. Par exemple, argumente le sociologue, très peu d’écoles ou d’universités disposent d’une bibliothèque. S’y ajoute l’absence d’une vision visant la promotion de la lecture (par exemple les compétitions primées), ce qui peut encourager les gens à lire. Et le prix du livre n’est pas à la portée de toutes les bourses, le Mali étant un pays pauvre, « beaucoup de personnes passent la journée à courir dernière le pain quotidien. Les gens préfèrent investir le peu qu’ils gagnent dans les repas que dans le livre », dit le sociologue.

Un secteur de production et diffusion en péril

Les étudiants, eux, semblent en conflit avec les livres. En témoignent les propos de Assitan Konaté, étudiante en Licence 3 informatique et gestion. «Je n’aime pas la lecture. Cela fait des années que je n’ai pas lu un livre en entier», confesse la jeune apprenante. Comment comprendre alors ce désamour pour la lecture ?

Un choix peut-être objectif mais qui n’est pas sans conséquences pour le métier d’éditeur. Celui qui investit plus d’un million pour publier un livre, mais peine à vendre suffisamment d’exemplaires pour amortir son investissement, peut se retrouver ruiné s’il n’a pas les reins financièrement solides. « Les maisons d’édition ont aussi un personnel à entretenir. Si le livre se vend mal, ça peut conduire au chômage », souligne-t-il.

Une situation à laquelle les libraires sont aussi confrontés. Pour y faire face, ils rivalisent de stratégies. Responsable de la Librairie du Fleuve, Aboubacar Kondé emballe des livres dans un sac qu’il transporte sur sa moto. Cet homme âgé sillonne les bureaux et lieux de rencontre pour vendre ses livres. « Les gens ne connaissent pas l’utilité des libraires dans nos sociétés. On essaie de forcer les ventes pour faire savoir que le livre est indispensable dans notre vie quotidienne », indique Aboubacar Kondé.      

L’élaboration en cours d’une Politique nationale du livre qui tienne compte de toute la « chaîne du livre », de la rédaction à la production, de la vente à la promotion du livre, pourrait contribuer à la promotion de la lecture au Mali, espère le président du mouvement Les jeunes esprits de la Littérature malienne (JELMA). En attendant, explique Modibo Ibrahima Kanfo, les cérémonies de lancement des livres, les clubs de lecteurs, les associations d’écrivains sont mises à contribution pour susciter le goût de la lecture : conférences, cafés littéraires, concours et ateliers de lecture sont initiés à cet effet. « Les associations culturelles sont nombreuses à Bamako. Dans les autres localités du Mali, l’engouement autour de la lecture est mince, bien que les amoureux de la lecture se plient en quatre pour l’émergence d’une véritable politique de la lecture », dit-il. 

Le sociologue Bréma Ely Dicko, lui, propose d’instituer des bibliothèques ambulantes qui vont se déplacer de commune en commune pendant quelques jours. Le chercheur propose d’initier aussi des compétitions entre écoles et villages. Et puis, « nous sommes à l’ère du numérique, nous devons faire en sorte qu’il ait des bibliothèques virtuelles accessibles à l’ensemble des lycées, collèges et universités à travers les tablettes et autres supports. Cela suppose une connexion internet de qualité et accessible », conclut l’expert.

Assan TRAORÉ

Cet article a été diffusé par le Journal Reporter

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