Pousse-pousse à Bamako : héros du quotidien ?

Avez-vous fait déjà attention à ces tacherons qui exercent le métier de pousse-poussier (ou wotoro-tigui) ? Pourtant, cette activité est génératrice de revenu et les conducteurs de ces engins à deux roues participent à l’économie locale. Ils sont aussi un symbole d’endurance et de débrouillardise.

Gaoussou Kouré, un natif de Koulikoro, exerce ce métier depuis cinq ans. Grand de taille, peu costaud d’apparence, teint noir, cet homme d’une trentaine d’année confie que parfois il peut toucher 7 500 CFA par jours, alors que d’autres fois il ne gagne que son repas journalier.  D’autant qu’il emprunte son pousse-pousse à quelqu’un, et doit donc s’acquitter de 200 CFA auprès du propriétaire. Avec les petites économies de son travail, Gaoussou Koné aide sa famille et contribue à l’achat d’engrains et de matériaux pour les travaux champêtres.

Gaoussou précise qu’il exerce cette activité par manque d’emploi. Selon lui, mieux vaux faire cela que de voler ou même assassiner les gens ! Et puis le Wotoro est un métier comme un autre, ajoute-t-il. Certes, c’est harassant. Pour lui, chaque jour qui passe on s’affaiblit et devient vulnérable. Il vaut mieux l’exercer pendant un temps seulement, sinon plus on vieillit, moins on « assure ». Et à l’en croire, le plus grave est lorsqu’on tombe malade : fini le gain, et on n’est plus qu’un fardeau pour ses proches.  

Notre interlocuteur souhaite qu’un jour les conducteurs arrivent à s’organiser et créent une association pour faire valoir leurs droits. La difficulté est qu’ils viennent de localités différentes et ne se connaissent pas suffisamment pour s’unir en confiance.  

Des utilisateurs partagés

Les pousse-pousse rendent bien des services dans la ville, ceci pour toutes sortes d’activités commerciales, et les femmes ne sont pas les dernières à leur faire appel. Awa Traoré, propriétaire d’un modeste restaurant, dispose de son propre pousse-pousse : elle prépare sa nourriture à la maison et la transporte au restaurant. Pour elle, ce sont ses bonnes qui assurent cette tâche et lui font faire des économies.

Autre témoignage, celui de Korotoumou Koné. Elle a recours aux pousse-pousse quotidiennement, mais raconte qu’elle est tombée une fois sur un conducteur qui a disparu avec ses courses. Ce sont les risques de l’informel, un secteur qui à la fois rend de nombreux services mais n’est pas contrôlé, d’où ce type de mésaventures.

Par ailleurs, les conducteurs de pousse-pousse n’ont pas leur place désignée dans la circulation, et pour eux tous les moyens sont bons pour arriver à destination. Dans une capitale encombrée comme Bamako, cette activité anarchique est perturbatrice et peut devenir un véritable casse-tête. Les autres usagers de la route ont un avis généralement négatif, et estiment que les pousse-pousse causent trop d’accidents de circulation.

Wotoro Gang : la noblesse du pousse-pousse

Les injures et les dénigrements font donc le quotidien des wotoro-tigui. Difficile pourtant d’imaginer Bamako sans leur présence dans le décor. Et on doit signaler à ce propos l’initiative d’un jeune entrepreneur, Ousmane Keïta, qui a lancé une marque de vêtements et d’accessoires de mode à l’effigie des héros du quotidien que sont les pousse-pousseurs. Son entreprise s’appelle : Wotoro Gang, pour rendre hommage au labeur inlassable des manœuvres et conducteurs de charrettes et tricycles qui sillonnent nos villes.

Pour Ousmane Kéita, dit Oso, « cet investissement vise à faire comprendre à la jeunesse malienne qu’il n’y a pas de sot métier ». Comme le démontre le logo de la marque – qui se veut le creuset des valeurs entrepreneuriales et sociétales. « Il n’y a pas de honte à pousser des charrettes ou des pousse-pousse si cela peut permettre de vivre à la sueur de son front et de réaliser ses ambitions », souligne un autre membre du groupe, qui désire appeler les jeunes Maliens à prendre leur destin en main.

C’est alors un autre regard qu’on invite à poser sur les petits métiers de la capitale. Car ils sont un témoignage de courage physique, d’ingéniosité et de débrouille.

Mariatou Coulibaly

Pour aller plus loin :

Sikasso : LES POUSSE-POUSSE À TOUT FAIRE


Éléments familiers du panorama urbain, ils perturbent la circulation mais s’avèrent indispensables à la vie économique de la ville. Ils sont la bête noire des usagers de la route. Piétons, motocyclistes, automobilistes… tous les regardent d’un œil craintif. Tous s’efforcent de passer loin d’eux car ils sont impliqués dans nombre d’accidents de la circulation. Objets de tous les commentaires, ils sont volontiers méprisés.

Ces redoutables maîtres des rues de la capitale du Kénédougou sont les pousse-pousse. Elément familier du panorama urbain, on les voit du matin au soir, chargés d’objets divers, sillonner les grandes artères, les rues jusqu’aux ruelles de la grande agglomération sikassoise.

Ceux qui seraient tentés de chercher dans un dictionnaire la définition du pousse-pousse devront prendre soin de ne pas confondre notre charrette à bras à deux roues destinée au transport de marchandises de son homonyme asiatique servant à transporter des personnes.
Prêts à tout transporter et à emprunter tous les itinéraires à condition d’être rétribués, les conducteurs de ces engins ne rechignent pas à la tâche pour gagner de l’argent. Et, il y a de quoi faire car riches et pauvres font recours à leurs services pour transporter des marchandises ou des bagages trop lourds pour la manutention.

La démographie galopante, l’exode rural incessant et un développement mal maîtrisé, repoussent chaque jour les limites de nos agglomérations. Cette expansion des cités allonge les distances et accroit les besoins de transports urbains des citadins. Nécessité faisant loi, ces petites charrettes à traction humaine ou animale, prolifèrent. Mais pour indispensables qu’elles apparaissent, elles sont aujourd’hui menacées par plus modernes qu’elles : les fourgonnettes de livraison, les camionnettes et surtout les tricycles et motos bennes.

Mais le pousse-pousse n’est pas encore mort. Il a pour lui sa rusticité, le faible investissement qu’il nécessite et un rapide amortissement. Il est ainsi perçu comme un moyen simple et rapide de se faire de l’argent. Beaucoup de femmes au foyer, de jeunes diplômés et même de fonctionnaires, en possèdent et perçoivent une recette versée par des conducteurs qui gagnent aussi leur vie. Ces recettes permettent aux propriétaires à faire des économies, subvenir à leurs besoins ou arrondir les fins de mois.

Konimba Sanogo, la quarantaine et mariée depuis plus d’une dizaine d’années, explique avoir ainsi acquis une certaine autonomie financière et ne plus dépendre de son mari et d’un de ses frères installé en Côte d’Ivoire. Lorsque son mari a été licencié par la société qui l’employait, elle fut contrainte de trouver une activité pour aider aux dépenses de la famille. Une amie lui conseilla alors d’acheter des pousse-pousse. Elle avoue avoir trouvé l’idée ridicule au départ. Mais son amie insista en connaissance de cause puisqu’elle en possédait. Konimba Sanogo en fit alors confectionner deux en bois avec ses petites économies et obtint l’autorisation de la mairie de les mettre en circulation. Elle les confia à des conducteurs qui lui ramènent chacun 2000 Fcfa tous les dix jours. Ce n’est pas énorme mais Konimba ne regrette pas son investissement.

Moussa Sogoba, lui, était un jeune diplômé chômeur qui courait en vain après un emploi. N’ayant pas de capital pour créer l’entreprise qu’il voulait, il s’acheta un pousse-pousse après avoir bavardé par hasard, avec le propriétaire d’un de ces engins. Ce dernier avait su se montrer convaincant puisque Moussa s’endetta auprès d’une connaissance pour acquérir un pousse-pousse qu’il confia à un employé. Celui-ci au départ lui versait 500 Fcfa par jour. Moussa économisa cet argent pour s’acheter un deuxième pousse-pousse qui lui permit d’augmenter substantiellement ses recettes. Aujourd’hui, il tient une petite librairie mais conserve toujours ses pousse-pousse.

PASSE-PARTOUT. Aïchata Traoré aussi est un fan de ces charrettes mais pour des raisons très différentes. Domiciliée à Lafiabougou, elle tient une gargote aux alentours du grand marché de Sikasso, lieu animé par excellence. Chaque jour, elle cuisine trois marmites n° 30 de riz et trois marmites n° 30 de sauce.
Les pousse-pousse lui sont indispensables pour transporter la nourriture sur son lieu de vente. « Aucun taxi, aucune Sotrama, ni moto benne ne voudra me prendre avec mes marmites, auxquelles il faut ajouter les cuillères et les assiettes », dit-elle. Le soir aussi, elle loue des « pousse-pousse » pour ramener son matériel à la maison. « Je crois que j’arrêterais mon travail si les « pousse-pousse » cessaient d’exister », avoue-t-elle.

Siaka Sanogo partage cette opinion. Vendeur de bois à Lafiabougou, il assure : « Vous ne trouverez aucun véhicule, aucune moto benne pour transporter des chevrons de 3 à 4 mètres au prix que pratiquent les « pousse-pousse ». En plus de cela, les autres moyens de transport évitent les endroits au relief accidenté. Face à des zones d’accès difficile, ils préfèrent s’abstenir. « Les pousse-pousse, eux, vont partout, c’est pourquoi ils nous sont utiles à nous autres vendeurs de bois. Certains conducteurs de pousse-pousse viennent passer la journée devant notre magasin, prêts à se mettre à la disposition des clients qui sollicitent leur service », témoigne-t-il. Son voisin menuisier confirme : « ce sont eux qui livrent à leur destinataire la plupart de nos commandes ».

De fait, devant chaque grand magasin, chaque grande boutique de Sikasso, stationnent des « pousse-pousse » prêts à livrer les clients. « Face à la rareté des charrettes à traction animale – car les propriétaires de ces moyens de transports préfèrent les affecter à d’autres activités, transport du bois ou du charbon par exemple – ce sont les pousse-pousse qui transportent mes casiers de boisson du dépôt à mon bar », confie le tenancier d’un débit de boisson.

La demande est donc forte et les fabricants de charrettes se frottent les mains. « Nous fabriquons de plus en plus de pousse-pousse, confirme Youssouf Traoré, menuisier à Bougoula II. « De 30.000 Fcfa il y a quelques années, les pousse-pousse en bois coûtent actuellement 70.000 Fcfa. Ils sont plus chers que les pousse-pousse en fer parce qu’ils sont dotés de roues d’automobile. Les engins en fer coûtent 50.000 Fcfa parce qu’ils sont dotés de roues de mobylette », précise Idrissa Sangaré, tôlier à Hamdallaye.

Travailleur saisonnier à Sikasso et originaire d’un village situé près de Ségou, Adama Goïta possède son propre pousse-pousse et exerce le métier de conducteur pendant la saison sèche. L’homme gagne en moyenne 3000 Fcfa/jour et a ainsi pu acheter ses premiers outils agricoles, avant de se marier.

Sans prix pour le saisonnier, le pousse-pousse est devenu indispensable aux affaires de Souleymane Diallo qui est pourtant commerçant grossiste au marché central de Sikasso. « Quand mes camions remorques ramènent mes marchandises de Côte d’Ivoire, il leur est impossible de manœuvrer jusqu’à mon magasin. Ils s’arrêtent de l’autre côté de la route. Autrefois, c’étaient les manœuvres qui déchargeaient les véhicules et transportaient les articles sur leur tête. Le déchargement prenait des journées entières. Aujourd’hui, trois ou quatre pousse-pousse font en une journée ce que 20 manœuvres faisaient en deux jours. Ils n’ont pas leur pareil dans le transfert des marchandises », témoigne-t-il.

Alors, c’est vrai que les pousse-pousse sont de vrais dangers dans la circulation. Mais d’un autre côté, ils sont d’un grand apport dans l’activité économique de Sikasso. Donc, un mal nécessaire. Du moins, pour le moment.


Demba SIDIBE
AMAP-Sikasso (janvier 2015)

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