Cette nouvelle forme de tontine est organisée, non pas autour de l’épargne monétaire, mais autour de marchandises que les membres veulent acquérir. Selon plusieurs témoignages, ça marche plutôt bien.
« À l’origine, la tontine est une manière pour les femmes de s’entraider ou de se rencontrer pour discuter de leurs problèmes, payer chacune une somme d’argent qu’elles octroient aux membres de l’association à tour de rôle. Aujourd’hui, la tontine a beaucoup évolué et tend à devenir un vrai business entre des groupes de personnes ». Ces propos sont d’Awa Soumaoro, retraitée domiciliée à Sébénikoro.Notre interlocutrice est bien placés pour parler de tontine, elle qui a été pendant de longues années membre de ce qu’on appelle un « ton » en bambara.
Fatoumata Diaby, dite Faty, est « Ton Ba » (responsable de tontine). Elle et ses collègues se cotisent depuis 4 ans pour s’acheter de l’or. « Je fais la tontine de l’or, parce que la demande est là. Cette tontine permet par exemple d’avoir cette matière précieuse qui coûte très cher sur le marché », sourit la jeune fille qui gère un magasin de vente de bijou en or, sise à Boulkassoumbougou.
Fatoumata est membre ou responsable de plusieurs tontines. « Je fais également le business tontine, qui consiste à récolter du matériel que les membres veulent vendre. Mon objectif, c’est de les aider à lancer leur commerce, parce que ce n’est pas facile d’économiser soi-même de l’argent pour pouvoir acheter le nécessaire », explique Faty, en précisant que les membres comptent généralement parmi ses connaissances. Le réseau, s’empresse-t-elle d’ajouter, est ouvert à tout le monde. « Des personnes désireuses d’adhérer à l’association, j’exige une copie de leur carte d’identité en cours de validité. Puis les personnes payent une caution égale à la contribution mensuelle, et signe un engagement personnel devant un officier de police. Ainsi, nous pouvons avoir l’autorisation de saisir les biens des mauvais payeurs pour rembourser les impayés », détaille Faty.
Concernant la tontine pour l’or, chacun paye 100.000 Fcfa par mois pour avoir l’équivalent d’un million de Fcfa en métal jaune. Celles qui ne payent que la moitié perçoivent de l’or pour une valeur ramenée à 500.000 Fcfa. « Le cours de l’or varie, précise-t-elle. Le gramme vaut actuellement 38 000 Fcfa. Le poids pour chaque membre est fonction du prix de l’or sur le marché. L’or que je vends vient de Dubaï», complète Fatoumata Diaby.
27 grammes d’or
Notre interlocutrice a créé un groupe WhatsApp qui lui permet d’envoyer la photo des bijoux à celles qui en font la commande. « On passe la commande et j’accompagne l’intéressée dans la boutique située à Boulkassoumbougou pour récupérer son dû contre une facture d’achat », précise Faty. Elle ajoute que l’objectif visé est de permettre aux femmes de faire un achat, et aussi de faire un investissement.
En échange, la commerçante ne reçoit aucune rémunération, assure-t-elle. Mais les attentes des adhérentes sont-elles comblées ? A en croire Fanta Diallo, membre de la tontine de Faty, la réponse est oui : « la tontine m’a permis d’avoir 27 grammes d’or dont une chaine, des boucles d’oreille et une bague pour ma fille qui va bientôt se marier. Sans la tontine, je ne sais pas comment j’aurais pu obtenir un tel trésor », témoigne Fanta Diallo, sourire aux lèvres.
Comme Faty, plusieurs autres femmes initient des tontines. Détentrice d’une licence en agroéconomie de l’Institut polytechnique rural (IPR) de Katibougou, Aminata Soumano est entrepreneuse. Elle tient une boutique à Hamdallaye ACI, en Commune IV du District de Bamako. «Je fais des tontines de savons, de wax, de draps et de basin Getzner», marmonne la jeune dame âgée de 30 ans, dont les activités se passent de façon virtuelle.
Groupe WhatsApp
Et voici comment cela se passe. La date de démarrage de la tontine par produit est annoncée via les réseaux sociaux. « Quand les membres atteignent le nombre souhaité, je crée un groupe whatsapp pour les répertorier. Le canal de communication établi, les membres sont informés chaque fois qu’une personne paye sa cotisation », confie l’agronome.
Elle précise que la tontine dure environ un an. La cotisation de la tontine pour les pagnes wax – qui compte dix membres – est de 8.000 Fcfa, soit un montant total de 80.000 Fcfa. « Je peux avoir les pagnes à 7.500 Fcfa avec les grossistes, soit une remise de 500 Fcfa par pièce. Les photos des adhérentes sont envoyées sur le groupe. Le choix des pagnes est fait en fonction de la marque. Il y a des pagnes qui viennent de Chine, d’Inde et de Turquie. À leur arrivée, les pagnes sont livrés par un coursier. Et après réception du colis, la photo est partagée sur le groupe pour permettre à tout le monde de s’assurer de l’arrivée de la commande. »
Pour y adhérer, « il faut juste être sérieux », souligne Aminata, en précisant que la photo de chaque membre est publiée sur le groupe. Membre de la tontine, Rabia Cissé, 22 ans, avoue qu’au début elle se méfiait parce qu’elle ne connaissait pas l’initiatrice. « Mais la tontine de wax dont je suis membre s’est bien déroulée», confirme celle qui assure avoir intégré le groupement pour aider sa mère à constituer son trousseau de mariage.


Fatoumata Diané est initiatrice d’une tontine de chaussures, de hijabs, d’abaya et de foulards. Elle dit avoir choisi ces articles pour faciliter leur achat et fidéliser la clientèle. « Je fais cette tontine entre les étudiantes de mon université. Constituée de dix personnes, chaque membre paye 2.000 Fcfa par semaine pour un total de 20.000 Fcfa. Libre ensuite à chacune de choisir ce qu’elle veut : hijabs, foulards, chaussures ou abaya (longue robe noire, portée par les femmes musulmanes). Pour ce faire, elle a créé un groupe WhatsApp à travers lequel elle envoie les photos de ses marchandises pour attirer les membres de la tontine, mais aussi de nouveaux clients.
Ces tontines semblent devenir un véritable aubaine pour accéder aux biens de consommation, malgré des ressources limitées. Selon Adama Camara, directeur de Soro Yiriwa So, l’institution spécialisée sur la micro-finance, la tontine est une variante de l’épargne. « Les gens, depuis très longtemps épargnent, mais de différentes manières. Certains faisaient de l’épargne matérielle, d’autres le faisaient en espèces. Pour l’épargne en espèces, les gens peuvent la thésauriser à domicile, avec le risque de vol ou d’incendie, d’autres la remettent à quelqu’un de confiance, ou la déposent à la banque » déclare t-il. Chaque méthode a ses avantages et ses inconvénients. « Souvent les règles ne sont pas respectées, la responsable de la tontine peut détourner l’argent ou un membre peut refuser de payer l’argent » souligne-t-il. C’est sur cette base, affirme Adama Camara, que « nous en tant qu’organisme de micro finance avons réfléchi à une alternative, une tontine dénommée Blankôrô (signifiant mettre de côté en français) avec moins de risques. Tout le monde peut faire de la tontine, au-delà des femmes. Il suffit de mener une activité génératrice de revenu qui rapporte de l’argent, mais pas suffisamment d’argent pour se déplacer vers la banque. Nous avons spécialement des agents qui se déplacent pour négocier avec les clients. »

Adama Camara souligne que cette tontine a une durée de 31 jours. L’argent du 31ème jour appartient à l’institution, le reste -c’est-à-dire les 30 jours- appartient aux clients. Pour le directeur de Soro Yiriwa So, en 2018 le Blankôrô n’en était qu’à 617 clients (pour une collecte 320 000 CFA). En 2021 ils sont passés à 14 000 clients, pour une collecte de plus 3 milliards. L’avantage selon lui c’est que malgré la modicité de l’épargne, les gens peuvent ainsi économiser : la mise minimale est de 500 FCFA par jour. « En cas de décès une procédure est menée pour donner l’argent à la famille. L’avantage d’un tel système c’est qu’il pousse à l’investissement, c’est une façon de lutter contre le chômage. Notre objectif est de responsabiliser et aider à économiser. Mais pour Soro Yiriwa So, la tontine est uniquement en espèces. La tontine matérielle est « un peu risquée » conclue-t-il.
Fatoumata M. SIDIBÉ
Cet article a été publié par l’Essor le 31/08/2022
Pour aller plus loin :
- Un débat sur les tontines en Afrique (Deutsche Welle)
- Comment une promotrice immobilière lance une « tontine-terrain » (sur TV5 Monde)
